Ice Crimi : « Battre en retraite n'est pas une défaite »


11 septembre 2019

Le rappeur est passé nous voir à l'occasion de la sortie de son projet « Scoop ».

Dans le rap comme dans le sport de haut-niveau, difficile de revenir encore plus fort après une pause. Certaines grosses personnalités ont réussi à se refaire un nom suite à un moment d'absence (Jennifer Capriati au tennis, Youcef Belaili au foot)... Question peura, Ice Crimi ne manque d'ailleurs pas de personnalité. Opérant une mise à jour de son univers, celui qui se nommait auparavant S-Pi s'est finalement trouvé avec le projet Scoop sorti le 6 septembre. La première pierre d'un renouveau à base de grosses punchlines et autres productions bien grasses. Rencontre. 

Ce qui n'a pas changé chez toi, c'est l'influence des Etats-Unis. 

C'est toujours là, ça ne changera pas. Même mon fils me faisait la remarque. C'est la base ! J'ai commencé par ça, mon introduction dans la musique s'est faite grâce au mouvement rap US qui débarquait en France. Il y avait déjà NTM et IAM, mais ceux qui étaient bousillés de rap cainri savaient que ces deux groupes s'inspiraient de tout ce qui se faisait là-bas. C'est parti de là, puis Time Bomb m'a fait prendre conscience qu'en France aussi, on était très chaud. A l'époque, je n'étais même pas tellement à fond sur IAM et NTM, mon truc, c'était vraiment Time Bomb. Le freestyle de Busta Flex sur la compil' de Cut Killer, c'est ce qui m'a poussé à m'y mettre... Je me suis dit « moi aussi, je dois arriver comme ça sur le beat ». Enfin, ce qui est marrant, c'est que je suis moins le rap cainri ces dernières années. Pour moi, ça s'est trop diversifié. 

Pour toi, les USA regroupent trop de styles aujourd'hui ?  

Je trouve qu'il y a un truc qui se perd. Disons que ça devient très large. Quand t'arrives à avoir Lil Baby, Da Baby, Di Baby, Do Baby... A un moment donné voilà quoi (rires) ! Il y a moins de piliers aujourd'hui. Avant, tu pouvais faire confiance à de grands axes musicaux aux US : L.A, New-York, Atlanta, Memphis... Maintenant, c'est moins le cas, t'as des mecs du Massachussetts, de Vancouver. A partir du moment où des mecs d'un coin donné se sont mis à s'inspirer d'un autre état, comme certains artistes de NY qui rappent comme les mecs du sud... Cela peut te désorienter, tu perds le fil. A New-York par exemple, on a perdu le côté brut de décoffrage du Wu-Tang, de Mobb Deep, Nas, etc. Tu finis par te détacher, car tu cherches une empreinte musicale et pas une autre. Quand j'ai envie d'écouter du Fat Joe, j'écoute du Fat Joe, pas du Ludacris. Sinon j'écoute du Ludacris. Au final, tu entends ce qui passe plus que tu écoutes... Là par exemple, je sais juste que 6ix9ine a les cheveux roses (rires) ! Mais oui, je garde toujours cette base de Rap US à l'ancienne on va dire. 

La musique, ce n'est pas un job à mi-temps, tu dois t'y consacrer totalement

Il faut que ça frappe toujours aussi fort, c'est ce qu'on capte à l'écoute de tes productions. 

Oui, il faut que ça frappe, que ce soit lourd ! Au départ, j'étais agressif dans mes sons, car je voulais montrer qui j'étais. Au début, j'ai vraiment insisté sur ce caractère gras. Après, avec la maturité artistique et différentes épreuves, tu sens que tu peux faire mieux mûrir ta musique. 

Justement, le morceau « Mâle Alpha » met en avant une certaine maturité. 

Cela fait plus d'un an que je n'ai rien sorti. Mon dernier projet, c'était Alter Ego en 2017. Je suis sorti un peu du circuit, je me suis notamment occupé de mon fils, ça te permet de revenir à la vraie vie. Il a aujourd'hui 6 ans, ceux qui me suivent sur les réseaux l'ont d'ailleurs vu grandir. Ce n'est qu'après avoir réglé tout ce que j'avais à régler hors musique que je me suis concentré sur mon rap. Car la musique, ce n'est pas un job à mi-temps, tu dois t'y consacrer totalement. J'ai pris un peu de recul et le premier morceau que j'ai posé, c'est celui-ci, Mâle Alpha. Tu sens qu'il est sans concession, j'ai essayé de tout raconter sur deux couplets. L'exercice, c'était vraiment ça, synthétiser ce qui a pu m'arriver. 

Côté écriture, tu as changé de cap. Tes punchlines paraissent plus impactantes. 

C'est le concept, il faut tirer pour tuer. Avant, dans mes textes, je tirais beaucoup sans jamais forcément bien viser. Maintenant, j'essaye de rentrer dans le vif du sujet, de viser directement ma cible. Cela implique de prendre plus mon temps pour écrire mes morceaux. Avant, je pouvais sortir des morceaux en une heure, mais c'était accentué par un phénomène de bande. Si tu claques un titre rapidement, tes potes trouvent ça fou et toi, tu te complais là-dedans... Mais le problème c'est que tu passes à côté de plein de trucs, car tu ne prends pas assez ton temps. Maintenant, je peux passer deux semaines sur un texte. Tout se passe dans la tête, je retiens tout et je me passe du papier. Ton texte passe à l'épreuve de la vie, tu es entre tes galères et tes bons moments... C'est comme ça que j'arrive à mieux synthétiser mes idées et à être plus catchy. 

Tu ne peux pas demander à un coureur de 400 mètres haies de faire un marathon avec des kenyans

Attraper l'auditeur dès la première écoute, c'est aujourd'hui ton but premier ? 

C'est ce qu'on cherche tous, attraper l'auditeur avec nos punchlines, même parfois sans dire grand chose. Aujourd'hui c'est tellement démocratisé que les mecs balancent juste quelques mots : « feu, eau, wahou » (rires) ! Pour moi, il ne faut pas oublier qu'on est là pour dire un truc à la base. Je ne suis pas contre le fait que le rap devienne ouvert, c'est génial, tous les jeunes s'y mettent... Mais c'est bien de garder un petit fond. Si t'enlèves les pieds d'une chaise, tu te casses la gueule. Et bien pour le rap, c'est pareil.

Tu dis d'ailleurs « Pas de Zumba » sur « Scoop »

Pourtant, je suis congolais, je parle lingala, j'ai fait des morceaux comme Kinshasa Boss, j'ai même fait parler La Fouine en lingala... Mais de là à me représenter de cette manière, avec la zumba, ce n'est pas possible, ce n'est pas moi. J'en écoute, je danse même, je chill dessus, mais en faire ce n'est pas mon créneau, je ne peux pas m'approprier le truc. Musicalement, pour ne pas mourir con, j'ai tenté des choses, notamment sur Alter Ego... Mais à l'écoute, on disait direct non. Mieux vaut rester dans son truc. C'est comme avec les sportifs, tu ne vas pas demander à un coureur de 400 mètres haies de faire un marathon avec des kenyans. 

On peut dire que tu t'es retrouvé avec ce changement de blase ? 

Sans prétention, je me suis même trouvé. J'ai l'impression de savoir où je vais. Quand je réécoute Khabib, je sais que c'est ça que je veux. Khabib, c'est un morceau qui permet d'arriver comme je le suis réellement, ICE c'est moi et ça a toujours été moi. J'en étais arrivé à un point où on m'appelait plus Ice que S-Pi, que ce soit en tournée, avec mes potes ou ma famille. Donc ce n'est même pas vraiment un changement de blase. S-Pi, c'était un rappeur de mixtape qui essayait de faire son buzz. Ice, c'est un personnage qui a pris le pas sur S-Pi, c'était vraiment moi. J'ai mis les deux pieds dans le truc et voilà, j'ai enchaîné, je me suis donné une nouvelle chance : nouveau blase, nouvelle team avec E.47 Records...

Même si on n'est pas à plaindre, on veut toujours aller plus haut

Comment cela se passe désormais ? 

Sur la manière de bosser, je ne suis pas à mon coup d'essai donc la manière d'aborder la musique : les séances studio, les plannings... C'est quelque chose que je connais. J'ai quand même sorti des morceaux qui montrent que je sais ce que je fais, qu'on aime ou pas. J'ai bossé avec pas mal d'artistes tels que Naza ou encore Youssoupha, mais j'ai toujours fonctionné en indépendant. Ce qui change aujourd'hui, c'est que j'ai des avis extérieurs et en termes de développement, ou de marketing, on a plus de connaissances. On a cette approche et c'est ce dont j'avais besoin. Il y a un mélange d'humain et de professionnel, c'est ce qui fait que ça avance. L'exemple, c'est le clip de Khabib qui a été mis en place en très peu de temps. J'ai trouvé la bonne équipe au bon moment. 

Quels sont tes objectifs aujourd'hui ? 

On veut apprendre à pêcher aujourd'hui, c'est ce côté qui ressort. Même si on n'est pas à plaindre, on veut toujours aller plus haut. Même si j'ai stoppé pendant un temps, je n'ai pas abandonné, j'ai toujours des choses à dire. Dans le film American Gangster il y a cette phrase qui pour moi veut tout dire : « Battre en retraite n'est pas une défaite ». Là, j'ai rechargé de malade mon arme de guerre pour essayer de faire du sale. On a plein d'exemples comme ça dans le rap français. Scoop, c'est une ré-introduction, une mise à jour. Pour ceux qui ne me connaissent pas, enchanté ! Là, ce n'est que le début. Le fait d'avoir que 7 titres, ça participe au fait que je ne veux envoyer que le meilleur. En plus, les morceaux sont relativement courts, ça montre qu'on essaye de faire un maximum de choses en un temps réduit. On va essayer de garder la même ligne de conduite jusqu'à l'album ! 

Source www.booska-p.com

Commentaires(0)

Connectez-vous pour commenter cet article